Le Poissonnier Des Lilas
Words: Anne-Claire Norot, Photographer: Philippe Garcia
Taken from Les Inrockuptibles, 22-28 November 1995

Consacré sur le tard avec Different Class, son nouvel album, Pulp est aujourd'hui devenu en Angleterre le seul phénomène capable de chercher des noises à Blur ou Oasis. A l'heure d'un retour vengeur à Sheffield, la ville qui ignora pendant plus de dix ans ses plus brillants rejetons, Jarvis Cocker - myope furieux devenu le sex-symbol le plus curieux des nineties - se retourne sur une carrière "lente comme un escargot".

On s'attendait à se retrouver chez Ken Loach, on découvre des cottages anglais cosy et cossus dignes d'Emma Peel. La campagne anglaise, ses moutons et ses prairies vert fluo font autant partie de Sheffield que les ruines postindustrielles d'aciéries et les entrepôts délabrés qui émaillent le nord de la ville. Pas étonnant que Jarvis Cocker, le chanteur filiforme de Pulp, ressente autant la nostalgic des jours tranquilles que le soulagement d'être sorti de là à pau près indemne. Pour Pulp, cette triste journée de novembre pourrait prendre des allures de triomphe vengeur, de retour glorieux au pays. Mais le journal local, The Star, expédie l'événement en deux lignes, la semaine même où Pulp s'affiche dans le pays entier en couverture du supplément du Guardian. Nulle affiche, nul poster, nul graffiti ne célèbre le retour des fils prodiges.

Devant le City Hall, imposante bâtisse hésitant entre l'art victorien et l'architecture stalinienne, une petite douzaine de fans squattent l'éntrée des artistes. Les deux seuls journalistes anglais présents traînent dans la salle pour tenter une interview de Minty, l'invité de première partie, croisement entre Sigüe Sigüe Spoutnik et l'orchestre du Splendid. Dans les coulisses aux néons verdâtres, Jarvis Cocker est attablé seul avec les roadies et avale en quatrième vitesse sa soupe à l'oignon, entre la balance - laborieuse - et une fastidieuse séance de dédicace de posters. A l'intérieur règne un calme étonnant, le même qu'à l'extérieur, un comble pour un groupe qui vient de faire entrer son nouvel album directement à la première place des charts nationaux. On ne sentira le groupe et l'assistance se réveiller que beaucoup plus tard, quand Jarvis montera finalement au créneau pour faire son étonnant numéro, discutant de Sheffield avec le public entre deux chansons chuchotées et ses habituels soubresauts, contorsions et virevoltes. Sa mère et sa grand-mère - vieille dame à la permanente d'un gris renard argenté -, qui assistaient au concert, résumeront par "brouillonne" la performance du rejeton.

Pulp existe depuis plus de dix ans. Qu'as-tu appris de cette longue période d'apprentissage?

Je ne sais pas ce que j'aurais bien pu faire d'autre. Je suis content de ne pas être allé à l'université tout de suite après avoir quitté le lycée - je serais devenu très ennuyeux si j'avais suivi la voie normale: école, diplôme, université, diplôme. J'aurais terminé avec un diplôme d'anglais sans savoir quoi en faire et j'aurais fini comme pigiste alcoolique au sein d'un journal local pourri, dans un trou paumé d'Angleterre.

A l'heure actuelle, je serais amer, petit, mesquin. La vie de groupe et les virées dans des clubs bizarres m'ont permis de rencontrer pas mal le gens différents et plus enrichissants que ceux que j'aurais pu tricontrer à l'université. La première fois où j'ai eu le droit d'entrer dans un pub, c'était grâce au groupe. On a commencé à donner des concerts à Sheffield alors que je n'avais que 16 ans. C'est là que j'ai commencé à boire, à fréquenter des gens plus âgés, à me dépraver. Je ne faisais plus rien à l'école, mes résultats se sont dégradés très rapidement. Dans mes moments de déprime, alors qu'on ramait pour un succès effroyablement maigre, je pensais que j'avais gâché ma vie, alors que j'aurais pu faire quelque chose d'utile, devenir médecin par exemple. Mais en fin de compte, je crois que ça m'a aidé, ça m'a transformé en une personne que je n'aurais jamais pu devenir. On dit toujours qu'on apprend à partir de ses erreurs. Pour ce que je connais des gens et de la vie, on n'apprend jamais, on ne fait que répéter les mêmes erreurs ad vitam AEternam. Je fais perpétuellement les mêmes conneries, surtout dans ma vie privée.

Comment s'est déroulée ton enfance à Sheffield, ville industrielle perdue dans le nord de l'Angleterre?

J'ai fréquenté une école primaire très vieux jeu. Les garçons devaient mettre des shorts jusqu'à ce qu'ils en partent, à 11 ans. C'était très embarrassant pour moi, parce que j'avais des jambes immenses. J'ai réussi à convaincre ma mère de me faire un mot d'excuse expliquant que j'étais trop grand pour mettre des shorts et que je devais porter des pantalons. Cette école était très stricte, ils avaient encore le droit de frapper les élèves sur les mollets avec une canne. Malgré ça, j'aimais aller en classe. Je racontais des blagues, j'avais compris que c'était le seul moyen de ne pas se faire tabasser. J'essayais désespérément de ressembler aux autres. A 11 ans, je suis allé dans un collège très ordinaire. De l'autre côté de Sheffield, il y avait les collèges très à la mode où tout le monde fumait de la dope à la cantine. J'ai commencé à ne plus aimer l'école à l'entrée en seconde. A partir de là, tous les élèves prenaient subitement conscience l'importance intellectuelle de leurs études et devenaient très ennuyeux. Les seules disputes avaient lieu quand il s'agissait de mettre de la musique - on avait le droit d'écouter des disques pendant les heures libres - et c'était des palabres interminables pour savoir quelle chanson de Lynyrd Skynyrd on allait passer. Jusqu'à 15 ans, je rentrais directement à la maison en sortant de l'école, direction ma chambre et j'écoutais la radio, j'enregistrais des disques, descendais dîner, remontais dans ma chambre, écoutais John Peel, enregistrais inlassablement. J'étais un enfant très triste, introverti sans raison particulière. J'étais timide, j'avais juste quelques amis à l'école. Comme on vivait dans un quartier assez isolé, mes copains habitaient à un kilomètre, on ne se retrouvait pas dehors pour jouer. Je sortais beaucoup moins qu'un adolescent normal. Déjà, à l'époque, le seul rêve était de jouer dans un groupe. Je me suis mis à la guitare à 13 ans et m'entraînais sans arrêt - ça rendait ma mère folle. A 15 ans, j'ai formé Arabacus Pulp avec des amis d'école. On répétait dans le salon le vendredi soir, on branchait tout sur la chaîne hifi : il y avait plein de larsens, un son horrible. Il fallait que j'enferme mon chien dehors parce que sinon, il s'emmêlait les pattes dans les fils. Sur toutes les premières cassettes de Pulp, on peut entendre un chien qui pleure dans le fond.

Etais-tu attaché à ta ville natale?

Je n'en connaissais pas grand-chose, ça ne m'ennuyait pas d'habiter là. Je n'ai commencé à sortir qu'avec les concerts. Quand on s'est mis à jouer à Sheffield, c'était encore une période et un lieu excitants pour la musique: Human League commençait à avoir son petit succès, Cabaret Voltaire ne se débrouillait pas trop mal. Il y avait une multitude d'autres groupes qui dont jamais percé mais qui étaient intéressants. Malheureusement, ce mouvement est mort entre 1980 et 1982, la ville est devenue très déprimante: il n'existait plus de communion d'idées entre les gens, plus de lien. J'ai alors quitté l'école et la maison pour vivre dans un appartement au-dessus d'une usine de soieries et me suis coupé de la société normale. Je sortais pour la première fois avec une fille et ne savais pas très bien comment me comporter. J'ai fait pas mal d'erreurs, ça m'a profondément affecté. J'en rêvais depuis des années et, quand c'est devenu une réalité, ça m'a déprimé. Je pensais que ça résoudrait tous mes problèmes, que la vie serait belle et, en fait, tout a foiré. Ça m'a poussé une fois de plus à me demander ce qui n'allait pas chez moi.

Tu as toujours vécu dans un environnement féminin...

Mon père est parti de la maison quand j'avais 7 ans. Je n'ai pourtant pas l'impression d'avoir raté grand-chose. J'aurais juste préféré que ce soit mon père plutôt que ma mère qui m'apprenne à me raser (rires)... Ça a quand même dû salement conditionner ma vie. Je n'ai jamais eu de modèle masculin, quelqu'un qui m'explique un peu la vie, qui me dise "Voilà, mon fils, à quoi ressemblent les femmes." J'ai tout découvert seul et c'était très difficile. J'ai tout appris de la sexualité d'un point de vue féminin: le seul moyen que j'avais trouvé pour m'instruire était d'écouter les conversations de ma mère et de ses copines, caché derrière la porte. Pourtant, je n'en veux pas à mon père, même si je sais qu'il habite à Darwin, en Australie, pour éviter de payer la pension alimentaire de ma mère. A l'époque, quand il a quitté la maison, il a même piqué l'argent que contenaient mon cochon-tirelire et celui de ma soeur. Pas étonnant que je sois devenu une espèce de catastrophe affective. Il n'y avait que des femmes autour de moi: ma mère, ma soeur, ma grand-mère.

Quels rapports entretenais-tu avec ta mère?

C'est une personne très énergique, elle m'a forcé à faire plein de choses, da trouvé du travail pendant les week-ends, elle ne m'aurait jamais laissé traîner, désoeuvré. Elle voulait que je sorte de la maison, que je rencontre des gens, elle ne supportait pas de me voir rentrer de l'école et disparaître dans ma chambre. Elle m'a dégoté un boulot dans un marché aux poissons où je travaillais avec de vraies brutes qui ont essayé de m'endurcir - alors que j'étais très sensible et timide, un oisillon tombé du nid. D'un autre côté, elle était assez permissive: quand j'ai commencé à sortir avec des filles, elle nous laissait coucher ensemble à la maison, sans jamais faire de commentaire. je lui suis reconnaissant de m'avoir éduqué de cette façon. Elle m'a permis de rester à Sheffield pour jouer avec le groupe alors qu'elle aurait très bien pu me forcer à aller à l'université. Elle a longtemps pensé que je perdais mon temps, ça la tracassait. Maintenant que j'ai du succès, elle est fière et peut frimer devant les voisins.

Les débuts du groupe semblent avoir été particulièrement laborieux. Le fait de venir de Sheffield a-t-il joué contre vous?

Ça n'aidait pas d'être dans un groupe basé à Sheffield. Manchester avait le label Factory, Liverpool avait Zoo. A Sheffield, il n'y avait qu'un label, dirigé par une espèce de pervers qui ne signait que des groupes de gamins parce qu'il voulait coucher avec eux. On ne savait rien sur la façon de trouver un manager, de donner des concerts à Londres... Je n'avais pourtant pas envie de partir parce que je ne connaissais rien aux autres villes, j'étais trop effrayé. Sheffield était la ville idéale pour grandir: comme il ne se passait quasiment rien, on était obligés d'inventer, d'utiliser notre imagination. A Londres, les gens sont superficiels parce qu'ils n'ont jamais eu à fournir d'efforts, ils ont toujours eu un tas de loisirs et d'événements culturels à portée de main. Ils voient les choses plus qu'ils ne les vivent, ils sont spectateurs plus qu'acteurs.

Tu as déménagé à Londres en 88 pour étudier aux beaux-arts, une période plutôt sombre pour toi.

J'ai squatté dans un tas de tours et d'immeubles divers, dans le sud et l'est de Londres. Je ne travaillais pas, sauf une fois à Noël, à la poste. C'était particulièrement casse-pied, mais il y avait une cantine où je pouvais enfin me nourrir pour presque rien. J'arrivais à survivre avec ma bourse d'étudiant et gagnais aussi un peu d'argent en participant à des concours de karaoke. Je ne chantais alors plus avec le reste du groupe, resté à Sheffield. Tout était nouveau pour moi à Londres. L'école était très politically correct, du genre "Nous, nous n'opprimons pas les minorités". Elle avait son quota de minorités en tout genre: un type de Liverpool et moi représentions les gars du Nord, il y avait deux Noirs, deux gays, une fille en fauteuil roulant... Je trouvais ça très drôle de la part des dirigeants de soulager leur petite conscience libérale bourgeoise en organisant un tel mélange des genres. C'était également un excellent environnement parce qu'on était au milieu d'une grande variété de nationalités: des Japonais, des Allemands, des Français. A Sheffield, je n'avais rencontré que des gens venant exactement du même milieu que moi.

Vous avez enregistré votre premier album, It, en 83 et le second, Freaks, en 86. Que s'est-il passé entre-temps?

Rien: on n'est jamais passés à la radio, on n'a jamais eu de presse. Puis la première formation de Pulp s'est séparée. En 84, j'étais sur le point de partir de Sheffield pour aller à l'université et j'ai rencontré Russell Senior (violoniste/guitariste), qui venait de finir ses études à Bath. Je le connaissais depuis 1980 -­ il avait écrit dans un fanzine la toute première chronique sur Pulp, à l'occasion de notre premier concert à Sheffield. Il est venu me voir au marché aux poissons où je travaillais et m'a vendu un exemplaire du fanzine. Il était plus âgé que moi, organisait des fêtes, m'invitait, me présentait à un tas de monde. Pulp avait beaucoup de problèmes à l'époque, plusieurs personnes étaient parties parce qu'elles voyaient bien que ça ne marchait pas. Russell et moi avons commencé à répéter ensemble et il y a eu une étincelle. On a alors enregistré Freaks, avec Candida Doyle aux claviers, accompagnée de son frère et de son copain -­ notre bassiste. Elle était la seule personne du groupe à savoir lire la musique, ça nous impressionnait terriblement à l'époque. Il y avait toujours des disputes au sein du groupe. Russell était très strict en matière de discipline, toujours à citer Nietzsche, alors que les autres ne pensaient qu'à fumer de la dope. Ce mélange de discipline germanique et de hasch marocain ne fonctionnait pas particulièrement. Candida et moi étions entre les deux pôles, normaux tous les deux. Mais j'ai commencé à en avoir marre, notre nouveau bassiste de 19 ans pétait les plombs parce qu'il prenait trop de LSD, il est parti rejoindre une secte religieuse. J'ai pensé que tout était fini, j'ai voulu partir de cette ville qui me rendait fou. Ensuite, les bassistes ont défilé et ce n'est qu'à mon départ pour Londres que Steve Mackey est arrivé. Il a coupé sa tignasse très court ­ je n'aurais jamais accepté dans Pulp quelqu'un avec des longs cheveux bouclés ­- et Pulp n'a plus bougé depuis.

Comment vivais-tu l'anonymat total du groupe?

De 1985 à 1988, alors que nous étions au fond du trou, j'étais particulièrement malheureux et stressé. Pourtant, on y croyait énormément, on y mettait tout notre coeur, toute notre vie. C'était horriblement frustrant. Quand j'ai déménagé à Londres, j'ai cru que ça serait la fin du groupe. On a ralenti l'allure, on a fonctionné à bas régime mais finalement, on a survécu. Le groupe est devenu moins important pour moi, je me suis senti mieux. J'avais autre chose à faire, j'apprenais à tourner des films. A Sheffield, je n'avais que le groupe pour m'occuper, c'était mon seul prétexte pour survivre. C'est lorsque le groupe est finalement devenu un hobby que je me suis le plus attaché à lui, que j'ai pu le faire avec sérénité.

Tu as rencontré Geoff Travis (manager et patron du label Rough Trade) alors qu'à nouveau vous sembliez sur le point de tout abandonner.

On a enregistré Separations en 89 mais notre label, Fire, n'a pas voulu le sortir. J'étais dégoûté, méfiant envers le monde de la musique. Et puis j'ai connu Geoff Travis ­- qui venait de sauver les Cranberries d'un manager aussi cauchemardesque que le nôtre. Ce jour a radicalement changé le cours de mon existence. Je croyais qu'il n'y avait que des incarnations du diable dans les maisons de disques, j'étais vraiment prêt à tout laisser tomber.

Quand as-tu commencé à sentir venir le succès? Avec votre single My Legendary Girlfriend (1991)?

Le processus s'est fait de manière extrêmement lente. Notre vie n'a vraiment changé que depuis six mois. Avant, il y a eu trois ans de progression constante: Razzmatazz a dû se classer 80e des charts, Lipgloss 50e, ensuite Do You Remember The First Time? 33e, Babies 19e. On a grimpé aussi lentement qu'un escargot. Ce n'est qu'au Festival de Glastonbury cette année, quand tout le monde chantait nos chansons, qu'on a compris. Quand j'étais plus jeune, devenir célèbre était mon seul but. A cause de mon inadaptation sociale, je pensais que la célébrité résoudrait tous mes problèmes. J'imaginais que ça serait chouette que des gens hurlent mon nom dans la rue et me disent que je suis génial. Maintenant, je m'en moque. Les sous-produits de la célébrité, les gens qui me reconnaissent dans la rue, je n'aime pas ça. Pourtant, il y a pire dans la vie: quand on travaille dans une centrale nucléaire, les à-côtés sont les leucémies et les cancers. Les seuls désagréments de mon boulot sont que les gens me reconnaissent, sont gentils avec moi et me serrent la main. Je ne suis pourtant jamais satisfait, incapable de me fixer un but. Tout est arrivé si vite ces huit derniers mois. D'habitude, j'essaie de me projeter dans le futur, d'imaginer comment ma vie va évoluer. J'ai gâché beaucoup de choses en faisant ça, j'ai pourri des relations en essayant de penser trop loin au lieu de les vivre vraiment.

Avant Pulp, tu as mené une existence plutôt terne, pas très glamour. Est-ce une revanche d'être aujourd'hui considéré comme un sex-symbol?

La différence entre avoir un peu de glamour et être séduisant est énorme. On naît séduisant, la nature le veut ou non. Le glamour est quelque chose que l'on fabrique soi-même, que l'on se crée de toutes pièces. Pour moi, ce n'est pas ironique qu'on me trouve un côté glamour, puisque je me le suis fabriqué. J'ai dû accepter d'être grand et maigre, j'ai décidé de tirer profit de ce physique. Accentuer mes défauts plutôt que de les cacher, amplifier ma différence, exagérer mon physique afin de le rendre positif plutôt que de le voir comme un handicap. Par contre, j'ai horreur qu'on me décrive comme kitsch parce que, pour moi, kitsch signifie débile, de mauvais goût, affecté. Ça implique que rien de ce que je fais n'est pris au sérieux, or notre travail est tout sauf une grosse blague. On peut ne pas aimer notre musique, ne pas m'aimer, mais il faut au moins nous reconnaître notre sérieux. On n'aurait pas galéré si longtemps si on n'avait pas cru à ce que l'on faisait.

As-tu remarqué des changements profonds ­- aussi bien internes qu'externes ­- depuis que Pulp connaît enfin la gloire?

Quand on monte sur scène, tout le monde est déjà en train de nous acclamer, hurler, applaudir, alors qu'on n'a encore rien fait. Avant, il fallait vraiment qu'on gagne le public à notre cause pendant toute la durée du concert. Les gens nous attendaient au tournant, prêts à s'ennuyer et à hausser les épaules. Il faut faire bien attention à ne pas devenir paresseux. Ça serait facile dans l'état actuel de notre succès. Quand on peut être applaudi juste parce que l'on marche sur scène, pourquoi se fatiguer? Musicalement, on s'est beaucoup améliorés ­- ce qui est quand même la moindre des choses après quinze ans de carrière. Pourtant, à l'origine, nous ne sommes pas musiciens. Ça ne m'a d'ailleurs jamais préoccupé. Ce qui m'intéresse dans la musique, ce sont les mélodies, l'atmosphère d'une chanson, les paroles.

Quel regard portes-tu sur vos différents albums?

Different Class et His 'n' Hers sont mes préférés, beaucoup plus complets que les précédents. Les autres ont de bons côtés mais trop de problèmes techniques les ont ruinés. Je faisais trop d'efforts, je m'efforçais de chanter bien alors que je ne suis pas très bon chanteur. Ce qu'on fait maintenant est beaucoup plus cohérent, moins décousu. Vu le succès du single Common People en Angleterre, je savais que notre nouvel album Different Class serait entendu par beaucoup de gens. Ça a un peu faussé le contenu des paroles que j'écrivais car consciemment j'ai essayé de les rendre plus universelles. Je voulais qu'elles parlent encore de moi, mais plus uniquement de relations claustrophobes, étouffantes ­ mes sujets de prédilection jusque-là. J'étais un peu perturbé à l'idée d'écrire ainsi parce que j'ai toujours détesté la musique qui ne s'exprime que par généralisations, par de grandes idées. C'est tellement creux et prétentieux. Finalement, ça ne s'est pas si mal passé: ce n'est pas comme si je piochais mes sujets dans Newsweek, je ne peux pas m'empêcher de parler de moi.

Tu fais beaucoup de choses à côté du groupe: on t'a vu présenter des émissions de télé, faire du stylisme, des clips. As-tu besoin d'une telle diversité pour éviter la routine?

Quand je serai vraiment au bout du rouleau, je présenterai des jeux télé ou une émission sur le jardinage. Je ne me diversifie pas par lassitude, j'ai seulement besoin de me tester. Quand on fait toujours la même chose et qu'on s'installe dans un petit confort, une routine, on devient flemmard. Il faut se fixer des défis, j'aime ressentir le stress, penser que je vais peut-être me planter et avoir l'air ridicule. Je me teste pour me prouver que je ne suis pas devenu une espèce de rock-star abrutie.


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